La fonction d’étayage

Dans son ouvrage, Le développement de l’enfant, savoir faire, savoir dire, Jérôme S. Bruner définit l’étayage ainsi :

« Ces processus [d’apprentissage de concepts] nécessitent l’interaction sociale, c’est-à-dire l’interaction interpersonnelle entre l’enfant et l’adulte dans le contexte général de la culture. Ce système de support fourni par l’adulte à travers les discours, ou la communication plus généralement, est un peu comme un « étayage », à travers lequel l’adulte restreint la complexité de la tâche permettant à l’enfant de résoudre des problèmes qu’il ne peut accomplir tout seul. Le mécanisme général de ces interactions entre adultes et enfants est la construction de « formats » qui encadrent les actions des enfants et rendent possible la transformation de leur niveau actuel en relation avec leur niveau potentiel. Ces formats permettent l’ajustement entre les systèmes de l’enfant et de l’adulte en fournissant un « microcosme » maîtrisable.1 »

S’appuyant sur les travaux de Lev Vygotsky et de Jean Piaget, il nous apporte ici une information primordiale à l’apprentissage par le biais de l’étayage qui est le rapport à l’autre. Il cite Vygotsky ainsi que son concept de zone proximale de développement qui « est la distance entre le niveau de développement actuel […] et le niveau de développement potentiel […] lorsqu’il est assisté [l’enfant] par l’adulte ou collabore avec d’autres enfants plus avancés.2 » Il est donc bel et bien question ici d’apprentissage grâce aux interactions sociales se déroulant dans un cadre pensé pour l’apprentissage.

Bien que Bruner et Vygotsky se concentrent principalement sur les enfants, l’étayage sert également pour les adultes, qu’ils présentent des déficiences intellectuelles ou non. De plus, l’étayage n’existe pas uniquement entre un enseignant et un enseigné, dans un cadre purement scolaire ou dans une relation de tutelle. En effet, comme le montre Laurent Lescouarch3, l’étayage est vécu par l’enfant quasiment au quotidien, puisqu’il peut être procuré par un enseignant mais aussi un parent, un grand frère ou une grande sœur, par des animateurs sur les temps périscolaires, par d’autres enfants du même âge mais plus expérimentés dans la tâche à effectuer, ou bien dans notre cas un éducateur spécialisé.

Cela rejoint la définition de la relation éducative que nous donne Philippe Gaberan, pour qui « c’est un processus de transformation qui ne soit ni une thérapie ni une action d’assimilation. Il ne s’agit ni de guérir ni de « normoser ». Il s’agit d’aider à l’appropriation de soi par soi. La relation éducative est cet espace-temps privilégié au sein duquel la différence cesse d’être une fatalité et un facteur d’exclusion pour devenir ce qui permet à un être de dire « je ».4 » La fonction d’étayage illustre donc parfaitement le fondement de la relation éducative, qui est l’accompagnement physique et moral de la personne dans ses difficultés afin de l’aider à surpasser les obstacles de la vie quotidienne et d’en sortir grandie. Finalité qui n’épargne cependant pas l’éducateur puisque, toujours selon Gaberan, « la relation éducative est ce par quoi deux individus se grandissent en éprouvant simultanément la question du « pourquoi être là au monde.5 »

Nous pouvons également rapprocher la notion d’étayage à ce que Luc Tremblay appelle la « relation d’aide » dans son ouvrage du même nom6. En effet, pour lui, la relation d’aide est un « processus par lequel on amène une personne à faire de nouveaux apprentissages, à poser de nouveaux gestes pour arriver à satisfaire ses besoins ou à résoudre ses difficultés. » Il paraît intuitif de se dire que l’étayage passe par la relation d’aide, mais il est nécessaire d’établir au préalable une relation de confiance, qui est pour Philippe Gaberan un « préliminaire au retour à l’estime de soi et à l’atteinte de cette autonomie tant recherchée par le biais de la relation éducative. », puisque sans relation de confiance il semble difficile d’établir un cadre permettant les apprentissages et/ou une quelconque aide dans les difficultés rencontrées par la personne accompagnée.

Pour Pascal le Rest7, « quelqu’un qui parle est quelqu’un en train de produire du sens et qui favorise chez la personne qui écoute la compréhension de contenus, la capacité d’observation, de réaction en rapport avec ce qu’elle entend mais aussi ce qu’elle n’entend pas. Celui qui écoute se construit des représentations sur son interlocuteur. L’éducatrice ou l’éducateur est dans cette position. » Ce docteur en ethnologie et éducateur spécialisé nous parle ici de la position qu’occupe le professionnel dans une relation éducative avec la personne accompagnée. Notamment en prévention spécialisée, c’est d’abord l’éducateur qui va vers les jeunes et qui doit produire du sens, afin de susciter l’intérêt du jeune pour la relation éducative. Il rajoute qu’ « en aucun cas, il ne s’agirait de faire à la place de l’autre. Le sens de l’accompagnement éducatif, c’est de conduire l’autre, à partir d’une demande qu’il élabore, à découvrir des solutions convenables aux difficultés qui lui sont spécifiques, avec comme perspective son épanouissement dans l’espace social. » Nous voyons bien là l’idée de l’étayage, faire à partir de la singularité de l’autre, de ce dont il est capable, et de le soutenir dans son parcours, en faisant office de repère stable dans l’espace et le temps.

Dans ce contexte, l’éducateur prend la place de tuteur, et cette interaction de tutelle entre l’éducateur et la personne accompagnée permet de soutenir et supporter celle-ci dans l’utilisation de ses compétences afin de résoudre des problèmes qui lui sont propres. La singularité de l’individu nécessite de la part de l’éducateur une adaptation à la forme d’étayage pratiquée, puisqu’il peut être nécessaire d’étayer l’affect, le langage ou encore la cognition, parfois tout cela à la fois. Et lorsqu’il devient possible pour la personne de gagner en autonomie et de progresser dans ses difficultés, l’éducateur peut s’effacer petit à petit en proportion de l’évolution observée.


[1] BRUNER S. Jérôme, Le développement de l’enfant, savoir faire, savoir dire, Presses Universitaires de France, 1ère édition 1983, 8ème édition, 5ème tirage, 2017, 313 pages.

[2] VYGOTSKY Lev, Mind in Society : The Development of Higher Psychological Processes, Cambridge, Harvard University Press, 1982.

[3] LESCOUARCH Laurent, Construire des situations pour apprendre. Vers une pédagogie de l’étayage, ESF, Paris, 2018, 272 pages.

[4] GABERAN Philippe, La relation éducative, Un outil professionnel pour un projet humaniste, érès, Toulouse, 1ère édition 2003, 2020, 160 pages.

[5] Ibid, p. 15.

[6] TREMBLAY Luc, La relation d’aide. Développer des compétences pour mieux aider, Lyon, La Chronique Sociale, 2001.

[7] Le REST Pascal, Construire la relation éducative, Penser des méthodes d’action avec le groupe, Lyon, Chronique Sociale, 2017, 106 pages.

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