Le libre arbitre, une illusion nécessaire ?

Une des grandes questions que nous pouvons être amenés à nous poser à un instant donné de notre vie, est celle-ci : sommes nous capable de décider réellement de nos actions ?

Chaque jour nous faisons des choix et prenons des décisions qui ont des conséquences plus ou moins importantes sur nos vies ainsi que sur celle des autres qui nous entourent. Vais-je avouer mes sentiments à cette personne ? Vais-je postuler pour cet emploi parfait pour moi ? Vais-je fumer cette cigarette pour être intégré dans le groupe ? Vais-je conduire alors que j’ai bu plusieurs bières ? Je pourrai continuer longtemps, mais gardons à l’esprit que ces exemples ont toute une dimension émotionnelle et que si on a le temps de se poser la questions pour ces cas là, ce n’est pas toujours une possibilité. Certaines décisions sont réfléchies tandis que d’autres sont prises sur le vif, ce que nous allons détailler plus bas.

Toutes ces décisions, donc, nous engagent sur certaines voies et pas d’autres, sur lesquelles il est absolument impossible de revenir, ce qui est fait, est fait. L’imaginaire des films, des romans ou bien le notre nous permet de fantasmer une réalité parallèle où nous n’aurions pris que des bonnes décisions, et ce consciemment. Mais ce n’est alors qu’une expérience de pensée.

Les recherches portant sur la prise de décision nous apportent quelques réponses sur cette question fondamentale. Fondamentale en ceci que, “sans le libre arbitre, les pécheurs et les criminels ne seraient rien d’autre que des horloges mal calibrées, et toute conception de justice qui cherche à les punir (plutôt que de les réinsérer, les réhabiliter ou simplement les contenir) apparaitrait comme quelque peu incongrue. Et ceux d’entre nous qui travaillent dur et suivent les règles ne mériteraient pas leur succès. Ce n’est pas un accident que la plupart des gens trouvent ces conclusions aberrantes. Les enjeux sont grands.”1

Les facteurs non-conscients sont aussi bien étudiés que les facteurs conscients dans la prise de décision2. Le travail de Daniel Kahneman en particulier est important afin de comprendre la prise de décision propre au cerveau humain3, puisqu’il a mis au point un modèle d’approche du double traitement impliquant deux systèmes de décision.

Le système 1, tout d’abord, est le système rapide, qui opère automatiquement et sans intervention consciente. Nous avons une bonne illustration de ce système dans le conditionnement d’Ivan Pavlov, où le conditionnement déclenche des réflexes sur lesquels nous n’avons aucune prise consciente. Nous retrouvons aussi ce phénomène dans le domaine publicitaire, où les entreprises ne se privent pas d’utiliser des symboles sexuels, de pouvoir et de richesse afin de pousser le consommateur à l’achat, et ceci en outrepassant toute défense consciente face à ces techniques de marketing. Les raccourcis mentaux que l’on utilise alors sont appelés heuristiques, qui peuvent être parfois bénéfiques, puisque c’est le même mécanisme qui nous permet de gérer un danger imminent (par la fuite, le combat ou la paralysie) sans avoir besoin d’y réfléchir. Cependant, ces mêmes raccourcis utilisés dans le cadre d’une expertise médicale ou d’un emprunt immobilier peuvent avoir de lourdes répercussions sur le long terme.

Le système 2, quant à lui, est plus lent et implique un raisonnement plus prudent et que l’on peut considérer de partiellement conscient. On se questionne sur nos propres décisions, on calcule la balance bénéfice-risque et on hésite plus ou moins longtemps. Cela ne veut pas dire pour autant que la décision qui découle du système 2 est obligatoirement meilleure voire même simplement bonne et souhaitable. Il est possible de réfléchir longuement et de finir par prendre une mauvaise décision quand même. Tout réside dans les moyens dont on dispose afin de réfléchir à nos choix : les informations dont on dispose, la capacité intellectuelle que l’on a pour les traiter correctement, le contrôle de nos émotions, des conseils avisés, etc…

La croyance populaire est que l’on contrôle notre comportement4, cependant tout porte à croire que nous manquons, chacun, de connaissances sur les processus et motivations qui sous-tendent nos propres prises de décisions et nos comportements5.

Ce que nous avons tendance à faire pour contrer ce manque de connaissance s’appelle la confabulation, nous trouvons des explications après les faits, et nous les rationnalisons pour les rendre plus crédibles que ce qu’elles sont vraiment6, Michael Gazzaniga parle dans son livre, Who’s in Charge ?, d’interprète. En effet, le cerveau cherchera toujours à combler un manque de connaissance sur ce qui lui arrive. Nous avons donc l’illusion de faire des choix complètement conscients alors qu’ils ne le sont qu’en partie. Par conséquent, les décisions issues du système 2, plus lent et rationnel, n’en sont pas pour autant à 100% conscientes ni mieux réfléchies.

Bien que la conscience joue un rôle important dans la prise de décision, si nous lui donnons plus d’importance qu’elle n’en a, nous risquons d’occulter ses réelles contributions. Ce qu’il faut déterminer, c’est le moment où nous décidons en conscience et le moment où nous expliquons avoir été conscient d’une décision quand c’est inconsciemment qu’elle a été prise. C’est d’une importance cruciale notamment dans notre système judiciaire7.

Le physiologiste Benjamin Libet a utilisé la méthode de l’électroencéphalographie (EEG) afin d’observer l’activité du cortex moteur du cerveau dans une étude et a pu constater une activation de celui-ci 300 millisecondes avant que la personne ne sente qu’elle ait décidé de bouger8.

Un autre laboratoire a étendu ce pan de la recherche en utilisant l’imagerie fonctionnelle à résonnance magnétique (IRMf). Les sujets se voyaient demander de presser un bouton des deux disponibles pendant qu’ils observaient un écran électronique composé de séquences aléatoires apparaissant à l’écran. Ils rapportaient alors quelle lettre était visible au moment où ils décidaient de presser l’un ou l’autre bouton. Les chercheurs ont alors trouvé deux régions cérébrales qui contenaient l’information à propos de quel bouton les sujets allaient presser 7 à 10 secondes avant que la décision ne soit consciemment effectuée9.

De plus, des enregistrements du cortex ont montré que l’activité d’à peine 256 neurones était suffisante pour prédire avec une précision de 80% la décision d’une personne de bouger 700 millisecondes avant qu’elle n’en soit elle-même consciente10.

Il est difficile de réconcilier ces découvertes avec le sentiment que nous sommes les auteurs conscients de nos actions. Un fait semble alors difficile à réfuter : quelques instants avant d’être conscient de ce que l’on va faire, notre cerveau a déjà déterminé quelle sera notre future action. C’est seulement au moment de l’action que l’on devient conscient de cette décision et que nous croyons avoir été initiateurs de celle-ci.

Beaucoup de gens pensent cependant que le libre arbitre est une illusion nécessaire et que sans celle-ci nous n’aurions pas une vie très créative ni satisfaisante. Une étude11 a pu donner des éléments de réponses quant au fait que cette inquiétude n’est pas sans fondement. Cette étude a mis en évidence que faire lire des arguments contre l’existence du libre arbitre à des personnes les rendait plus enclin à tricher à un examen passé juste après.

Une autre étude12 a montré que le même genre de sujets que dans l’étude citée précédemment était par la suite plus agressif et moins altruiste. Après tout, la connaissance de certaines informations, dont celle de la non-existence du libre arbitre, constitue une influence non négligeable sur le comportement de tout un chacun.

Les hommes et femmes qui se retrouvent en prison, voire dans le couloir de la mort dans certains pays, ont une combinaison de mauvais gènes, de mauvais parents, d’un mauvais environnement, de mauvaises idées (et les innocents ayant souffert de leur rencontre une extrême malchance). En quelle proportion ces gens sont-ils responsables de tout cela, compte tenu de la proportion de responsabilité de ces facteurs sur les comportements qui ont mené à des conséquences graves et répréhensibles ?

Aucun humain ne peut être tenu a priori pour responsable de ses gènes, de son environnement ou de son ascendance, pour autant ces caractéristiques nous définissent en grande partie, si ce n’est totalement. Notre système judiciaire devrait refléter cette compréhension que n’importe lequel d’entre nous aurait pu avoir un tout autre départ dans la vie et de ce fait une toute autre fin, avec son lot d’évènements entre les deux. Il semblerait même immoral de ne pas reconnaitre à quel point la chance est un facteur important dans la moralité elle-même dont dispose chacun.

Pour conclure, il me semble nécessaire de réfléchir à ces informations afin d’avoir le recul nécessaire lorsque nous vient l’idée instinctive de juger tout un chacun pour ses actes ou ses dires, puisque nous ne somme ni plus ni moins leurs égaux face au hasard chaotique qui fait la chance des uns et la malchance des autres.


D’autres articles intéressants sur le sujet :

Celui de Science Etonnante

Celui d’Homo Fabulus


Sources utilisées :

[1] Harris, S. (2012). Free Will.

[2] Evans, J. S. B. T. (2008). Dual-Processing Accounts of Reasoning, Judgment, and Social Cognition. Annual Review of Psychology, 59(1), 255–278. doi:10.1146/annurev.psych.59.103006.093629 ;

Newell, B. R., & Shanks, D. R. (2014). Unconscious influences on decision making: A critical review. Behavioral and Brain Sciences, 38(01), 1–19. doi:10.1017/s0140525x12003214

[3] Kahneman, D. (2011). Thinking, Fast and Slow. ;

Kahneman D., P. Slovic, and A. Tversky. (1982). Judgement Under Uncertainty: Heuristics and Biases.

[4] Evans, J. S. B. T. (2014). Rationality and the illusion of choice. Frontiers in Psychology, 5. doi:10.3389/fpsyg.2014.00104

[5] Wilson, T. D., Lisle, D. J., Schooler, J. W., Hodges, S. D., Klaaren, K. J., & LaFleur, S. J. (1993). Introspecting about Reasons can Reduce Post-Choice Satisfaction. Personality and Social Psychology Bulletin, 19(3), 331–339. doi:10.1177/0146167293193010 ;

Kihlstrom, J. (1987). The cognitive unconscious. Science, 237(4821), 1445–1452. doi:10.1126/science.3629249 

[6] Gazzaniga, M. S. (2012). Who’s in Charge ? : Free Will and the Science of the Brain.

[7] Law and the brain: Introduction. (2004). Philosophical Transactions of the Royal Society B: Biological Sciences, 359(1451), 1661–1665. doi:10.1098/rstb.2004.1553

[8] Libet, B., Gleason, C. A., Wright, E. W., & Pearl, D. K. (1983). Time Of Conscious Intention To Act In Relation To Onset Of Cerebral Activity (Readiness-Potential). Brain, 106(3), 623–642. doi:10.1093/brain/106.3.623 ;

Libet, B. (1993). Unconscious cerebral initiative and the role of conscious will in voluntary action. Neurophysiology of Consciousness, 269–306. doi:10.1007/978-1-4612-0355-1_16 ;

Banks, W. P., & Isham, E. A. (2009). We Infer Rather Than Perceive the Moment We Decided to Act. Psychological Science, 20(1), 17–21. doi:10.1111/j.1467-9280.2008.02254.x 

[9] Haynes, J.-D. (2011). Decoding and predicting intentions. Annals of the New York Academy of Sciences, 1224(1), 9–21. doi:10.1111/j.1749-6632.2011.05994.x

[10] Fried, I., Mukamel, R., & Kreiman, G. (2011). Internally Generated Preactivation of Single Neurons in Human Medial Frontal Cortex Predicts Volition. Neuron, 69(3), 548–562. doi:10.1016/j.neuron.2010.11.045 ;

Haggard, P. (2011). Decision Time for Free Will. Neuron, 69(3), 404–406. doi:10.1016/j.neuron.2011.01.028 

[11] Vohs, K. D., & Schooler, J. W. (2008). The Value of Believing in Free Will. Psychological Science, 19(1), 49–54. doi:10.1111/j.1467-9280.2008.02045.x 

[12] Baumeister, R. F., Masicampo, E. J., & DeWall, C. N. (2009). Prosocial Benefits of Feeling Free: Disbelief in Free Will Increases Aggression and Reduces Helpfulness. Personality and Social Psychology Bulletin, 35(2), 260–268. doi:10.1177/0146167208327217 


Sources bibliographiques en plus :

Pour en connaître plus sur les facteurs influençant nos décisions et comportements, voir les ouvrages de Robert Sapolsky (Why Zebras Don’t Get Ulcers et Behave), de Joseph LeDoux (Anxious et The Emotional Brain), de Joshua Greene (Moral Tribes), et de Jonathan Haidt (The Righteous Mind). En effet, si nous voulons comprendre pourquoi nous agissons comme nous agissons, il est primordial de comprendre les effets des hormones et neurotransmetteurs, mais aussi de la morale et de son influence sur la pensée de chacun, de la culture et de la pression sociale, etc… Une étude du libre arbitre ne peut pas se faire uniquement au travers d’un seul domaine de recherche.

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