Vers une science de l’esprit critique

La réflexivité prend une part importante dans le domaine de l’éducation. Elle implique une constante remise en question et une ouverture au changement lorsqu’il est nécessaire. Il est possible de trouver une définition sur Wikipedia, propre aux sciences sociales mais qui résume tout de même très bien ce qu’est la réfléxivité.

«La réflexivité est une démarche méthodologique en sciences sociales consistant à appliquer les outils de l’analyse à son propre travail ou à sa propre réflexion et donc d’intégrer sa propre personne dans son sujet d’étude.

Plus généralement, une démarche réflexive en science consiste en une prise de conscience et en un examen approfondi de sa propre démarche scientifique. Le chercheur doit réaliser qu’il s’inscrit lui-même dans des traditions culturelles, dans des cadres sociaux, etc. Il s’agit de sortir des “mécanismes d’explications” qui donnent l’illusion de comprendre son objet d’analyse de façon transparente.

Pour une bonne “réflexivité”, le chercheur doit comprendre son habitus et ses schèmes sociaux afin d’objectiver sa relation à l’objet (pourquoi ça l’intéresse, etc.). Cette réflexion doit être réalisée à deux reprises : lors de l’élaboration du terrain et lors de l’interprétation des données. Elle rappelle fortement l’idée de neutralité axiologique. »

Mais quel lien entre la réflexivité et l’esprit critique ? Ce dernier représente le raisonnement prudent dirigé vers un but. Ce serait John Dewey en 19101 qui aurait parlé pour la première fois d’esprit critique en le nommant d’abord « pensée réflexive. » Il la définissait comme « une considération active, persistante et prudente de toute croyance ou supposée forme de connaissance à la lumière de ce qui peut la soutenir, ainsi que les conclusions possible vers lesquelles elles tendent.2 » Il faisait la promotion de la démarche scientifique afin d’étudier et de trouver des réponses.

Nous pouvons donc voir là que la réflexivité dont on entend beaucoup parler en sciences sociales et dans le travail social, n’est qu’une forme de l’esprit critique dont on fait la promotion pour appeler les gens à la prudence devant les fake news et autres moisissures médiatiques. Dans les deux cas, l’accent est mis sur la perception que l’on a de raisonner. Il importe peu au final de savoir si l’on est prudent par rapport à soi-même, par rapport à des informations extérieures, ou les deux à la fois (je trouve d’ailleurs qu’il serait difficile de faire l’un sans faire l’autre, pour moi les deux sont complètement liés).

C’est dans une dimension éthique qu’il faut s’attacher à toujours garder cette information dans notre esprit. Comme le dit Nicolas Gauvrit dans son livre Des têtes bien faites, « avoir de l’esprit critique, c’est avant tout se méfier de soi-même, avoir conscience des limites inhérentes à notre pensée humaine.3»

Nicolas Gauvrit aborde l’esprit critique selon trois grandes approches dans son livre : la philosophie, la psychologie cognitive et les sciences de l’éducation. Il évoque alors l’esprit critique, d’un point de vue philosophique, comme un « jugement réflexif sur les manières de faire et de croire.4 » L’approche cognitive, nous l’avons déjà survolée avec les travaux en particulier de Daniel Kahneman dans d’autres articles, explique les failles de l’esprit humain dans son utilisation par le penseur critique. Mais la partie qui nous intéresse le plus ici est celle des sciences de l’éducation.

En effet, Nicolas Gauvrit se réapproprie la taxonomie de Benjamin Bloom5, psychologue américain spécialisé en pédagogie. Cette taxonomie au départ utilisée dans les sciences de l’éducation peut être utilisée dans le cadre de l’esprit critique et donc d’une démarche réflexive.

Taxonomie de Bloom revisitée dans Des têtes bien faites

La taxonomie est définie ainsi :

« Cette théorie part du postulat qu’il est possible de classer les processus cognitifs selon des niveaux de difficultés allant du plus simple au plus complexe. Dans le cadre de l’esprit critique, cette description prend notamment en compte les processus d’analyse, de synthèse et d’évaluation en les considérant comme les compétences de plus hauts niveaux.6»

Ainsi, il est possible de réutiliser cette taxonomie afin d’améliorer la pratique éducative et de pouvoir structurer cette évolution professionnelle dans une perspective d’apprentissage perpétuel. Comme nous pouvons l’observer dans cette pyramide, il y a plusieurs étapes ou « étage » qui permettent de mieux aborder cette démarche d’esprit critique évolutif.

Nicolas Gauvrit détaille cinq facteurs des dimensions de l’esprit critique :

« L’interprétation correspond à la compréhension du sens immédiat et des sous-entendus d’un texte ou d’un discours. La capacité à comprendre qu’un énoncé est ironique fait par exemple partie de cette composante de l’esprit critique.

L’analyse désigne la capacité à percevoir les relations logiques entre des propositions ou la structure d’un raisonnement. Se rendre compte que deux énoncés comme « Il y a des milliards de croyants dans le monde. Tous ne peuvent pas se tromper ! » et « Si l’acupuncture n’était pas efficace, est-ce qu’on l’utiliserait à aussi grande échelle dans le monde ? » reposent sur la même structure de raisonnement, l’appel à la popularité ou argumentum ad populum.

L’évaluation est la capacité à évaluer la pertinence d’un argument ou la fiabilité d’une source d’informations. Savoir sélectionner un site Internet pertinent (en évitant les sites publicitaires ou parodiques, notamment) pour répondre à une question fait par exemple partie de cette composante.

L’inférence regroupe le raisonnement logique déductif (classique), probabiliste (raisonnement sur les possibles) et inductif (découvrir des règles à partir d’exemples). On le mesure en utilisant des tests de logique et des exercices élémentaires de probabilités.

L’explication, enfin, est la capacité à formaliser, communiquer et justifier son propre raisonnement de manière claire. La meilleure manière d’évaluer cette compétence est de demander aux personnes dont l’on souhaite estimer l’esprit critique de rédiger un texte pour répondre point par point à un argumentaire douteux. On cote alors la qualité de la réfutation et la clarté de la démonstration. »

La compréhension du concept de complexité est elle aussi importante afin d’affûter son esprit critique. Si l’on se cantonne au champ de l’éducation au sens large, ce sont des ouvrages venant de diverses disciplines comme l’anthropologie, la sociologie, la psychologie, la biologie ou encore les mathématiques ainsi que les sciences des systèmes dynamiques qui vont grandement nous aider.

Nous pouvons lire dans Une logique de la communication7 qu’

« un phénomène demeure incompréhensible tant que le champ d’observation n’est pas suffisamment large pour qu’y soit inclus le contexte dans lequel ledit phénomène se produit. Ne pas pouvoir saisir la complexité des relations entre un fait et le cadre dans lequel il s’insère, entre un organisme et son milieu, fait que l’observateur bute sur quelque chose de « mystérieux » et se trouve conduit à attribuer à l’objet de son étude des propriétés que peut-être il ne possède pas. »

Cette citation ne fait qu’illustrer mon choix de prendre en compte de nombreuses connaissances venant de divers domaines théoriques de recherche afin de cerner au mieux la complexité qui concerne chaque phénomène que l’on peut observer dans la pratique professionnelle au quotidien. Il est important de porter un regard sur soi-même si l’on veut évoluer dans sa pratique, et lorsque c’est possible, chercher le regard des autres professionnels.

La lecture de Scout Mindset8 de Julia Galef m’a permis d’adopter un état d’esprit où l’on recherche le regard et la critique venant de l’autre. Dans son livre, Julia Galef nous propose cinq questions que l’on peut se poser afin de contrer nos biais et notre raisonnement motivé. Est-ce que je dis aux autres que j’ai réalisé qu’ils avaient raison (et que j’avais donc tort) ? Comment je réagis à la critique personnelle ? Est-ce que je cherche à me prouver avoir eu tort ? Est-ce que je prends des précautions afin d’éviter de me tromper moi-même ? Est-ce qu’il y a de bonnes critiques à mon encontre ? Autant de questions qu’il est intéressant de se poser au quotidien dans le cadre de la pratique, mais aussi dans la vie de tous les jours, pour les décisions les plus simples comme les plus difficiles à prendre.

Mais qu’est-ce que le raisonnement motivé ? Julia Galef en parle ainsi :

« Même si vous n’avez jamais entendu ces termes ainsi, je suis sûre que vous êtes déjà familier avec le phénomène. Cela porte plusieurs noms – déni, vœu pieux, biais de confirmation, rationalisation, tribalisme, autojustification, surconfiance, délire/illusion. Le raisonnement motivé est si fondamental à la manière dont fonctionnent nos esprits qu’il est presque étrange d’avoir un nom spécial pour lui ; cela devrait peut-être s’appeler raisonner. »

Elle appuie ici sur le fait que tout le monde porte en lui des raisonnements motivés, et tous les synonymes qu’elle cite ne fait que donner un contexte plus ou moins connoté de manière péjorative ou méliorative. Elle donne un exemple intéressant de deux questions, qui à la manière dont elles sont tournées, montrent en quoi ce type de raisonnement peut se montrer pervers :

« La meilleure description que j’ai du raisonnement motivé vient du psychologue Tom Gilovich. Quand nous voulons que quelque chose soit vrai, nous nous demandons « puis-je croire cela ? », cherchant une excuse pour l’accepter. Quand nous ne voulons pas que quelque chose soit vrai, nous nous demandons « dois-je croire cela ? », cherchant une excuse pour le rejeter. »

Difficile de voir ici, dans un cas ou l’autre, une quelconque forme d’honnêteté intellectuelle, mais c’est une façon très ancrée en nous de raisonner et il peut s’avérer compliqué de passer en mode « manuel » et d’éviter consciemment ces raccourcis. L’article sur les biais cognitifs nous montre de nombreux exemples de situations ou notre cerveau n’en fait littéralement qu’à sa tête, et même connaitre tous ces phénomènes ne nous immunise pas.

Elle considère que le raisonnement motivé sert principalement six fonctions différentes : le confort, afin d’éviter des émotions déplaisantes ; l’estime de soi pour se sentir bien dans sa peau (et dans son esprit) ; le moral, pour se motiver à faire des choses difficiles ; la persuasion, être convaincu soi-même afin de convaincre les autres ; l’image, « choisir » des croyances afin de renvoyer une image positive de nous ; le sentiment d’appartenance, au travers du partage des croyances. On comprend aisément ici à quel point il est difficile de dire aux gens de simplement cesser d’avoir des raisonnements motivés, la place qu’ils occupent dans notre psychologie étant bien trop importante pour la santé mentale en elle-même.

Par exemple, comment en vouloir aux personnes persuadées que le climat ne va pas mal et ne va pas se dégrader dans le futur ? Être certain de l’inverse n’apporte pas nécessairement une vision très optimiste du monde. Comment convaincre les personnes qui se font manipuler par les autres que ces relations sont toxiques, alors que sans ces mêmes relations la personne se sentirait bien seule et démunie socialement ? Pourquoi s’acharner sur les antivax, les consommateurs d’homéopathie, les habitués de l’acupuncture, quand la médecine traditionnelle s’est avérée inefficace pour eux (par manque de chance ou de professionnalisme, peu importe), et qu’ils trouvent le confort dont ils ont besoin dans ces pratiques et ces croyances en dehors de toute réalité scientifique ?

Ce n’est en tout cas pas par le conflit et la confrontation directe que nous permettrons à ces personnes de penser plus « clairement » et de s’appuyer sur la science afin de tirer des conclusions ou d’adopter des comportements. Ce n’est pas non plus en attaquant les personnes sur leur intelligence que cela marchera, étant donné que celle-ci, même si elle s’avère élevée (en tout cas par la mesure du QI qu’on peut en tirer), n’empêche pas d’adopter des croyances en tous genres. Une étude de 20179 montre par exemple que les personnes les plus éduquées et intelligentes sont aussi les plus polarisées sur le plan idéologique et cela vient impacter la vision de phénomènes comme le réchauffement climatique et ses origines dans les activités industrielles humaines. Cela ne s’arrête pas au sujet du climat, mais à bien d’autres qui ont aussi une base idéologique importante.10 L’intelligence ne protège pas, pas plus que l’instruction et l’éducation, contre les biais cognitifs et le raisonnement motivé en général. Qui l’eut cru ?

Les personnes identifiées comme des experts politiques, même les plus compétents, ne sont au final pas très efficaces dans leurs prédictions, alors même qu’ils sont censés avoir tout ce qu’il faut pour voir et anticiper certains évènements. Qu’ils aient des raisonnements tranchés ou plus nuancés, les faits montrent que faire confiance aveuglément en ces experts pour se constituer une vision du monde est une grave erreur. Pour autant, beaucoup de personnes intelligentes se reposent justement sur ce genre d’experts, et ceux-ci sont a priori, dans les médias, principalement les moins bons (puisque ceux qui offrent de meilleures controverses, des avis tranchés et la démesure qu’aiment beaucoup les chaînes d’infos comme CNews ou BFMTV).

La conclusion de Lê Nguyên Hoang est intéressante en ceci qu’elle décompose la façon dont on construit notre modèle de la réalité : les informations, notre appareil cognitif et la méthode avec laquelle on combine tout ça. Ces trois éléments sont plus ou moins modifiables. Par exemple en ce qui concerne les informations, il y a de nombreux médias dont la qualité journalistique diverge quelque peu. Ainsi, il n’est pas inintéressant de modifier ce qu’on laisse entrer dans notre tête, à l’image de ce que propose Jodie Jackson dans son livre You Are What You Read, avec le journalisme porté sur les solutions.

Notre cerveau quant à lui, et la manière dont il est formé et fonctionne, constitue sûrement l’élément de cette triade qu’il est le plus difficile de modifier, voire impossible. Nous pouvons nous entrainer, comme à l’école, pour mémoriser certaines choses et assimiler des concepts et des idées. Mais c’est tout simplement impossible d’augmenter artificiellement et durablement son QI, de le muscler comme on musclerait le reste du corps. Il n’est pas impossible via certains exercices et une certaine hygiène de vie d’adopter, avec l’habitude, une manière de penser plus correcte et saine, mais cela restera plutôt limité par rapport à ce que l’on peut rechercher.

C’est donc plutôt sur la méthode que l’on va pouvoir travailler, puisqu’on restera grandement dépendant des informations que l’on rencontre et de notre cerveau tel qu’il est. C’est un apprentissage de comment utiliser notre cerveau et comment recevoir les informations qui nous permettra le mieux possible d’affûter notre esprit critique et notre perception du monde qui nous entoure. Trier les informations, avoir une bonne épistémologie, accepter l’essai-erreur, adopter un raisonnement bayésien, apprendre ce que sont les biais cognitifs et les sophismes, savoir comment lire une étude scientifique, rester ouvert à l’incertitude… Cela peut paraître compliqué résumé comme cela, mais c’est étape par étape et avec suffisamment de temps que l’on finit par prendre de meilleures habitudes et que l’on arrive alors à être mieux équipé intellectuellement.


[1] Dewey, John, 1910, How We Think, Boston: D.C. Heath ;

https://archive.org/details/howwethink000838mbp/page/n11/mode/2up

[2] Ibid, page 6.

[3] GAUVRIT Nicolas & DELOUVEE Sylvain, Des têtes bien faites: Défense de l’esprit critique, 2019, Presses Universitaires de France, format epub, p. 10.

[4] Ibid, p. 57.

[5] BLOOM, Benjamin, (ed), Taxonomy of Educational Objectives: the Classification of Educational Aoals. Handbook I: Cognitive Domain, New York/Toronto, Longmans/Green, 1956.

[6] GAUVRIT Nicolas & DELOUVEE Sylvain, Des têtes bien faites: Défense de l’esprit critique, 2019, Presses Universitaires de France, format epub, p. 57.

[7] WATZLAWICK Paul, Une logique de la communication, Editions du Seuil, format epub, 1972, p. 11-12.

[8] GALEF Julia, The Scout Mindset, Why Some People See Things Clearly And Others Don’t, Portfolio, 2021, 288 pages.

[9] Dan M. Kahan, “‘Ordinary Science Intelligence’: A Science-Comprehension Measure for Study of Risk and Science Communication, with Notes on Evolution and Climate Change,” Journal of Risk Research 20, no. 8 (2017): 995–1016, doi:10.1080/13669877.2016.1148067.

[10] Caitlin Drummond and Baruch Fischhoff, “Individuals with Greater Science Literacy and Education Have More Polarized Beliefs on Controversial Science Topics,” Proceedings of the National Academy of Sciences 114, no. 36 (2017): 9587–92, doi:10.1073/pnas.1704882114.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.